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Bernadette, éducatrice de jeunes enfants

Bernadette Bastard, est éducatrice de jeunes enfants à la pouponnière du Centre départemental de l’Enfance et de la Famille (CDEF). Au sein d’une équipe engagée, elle participe à redonner un peu de sérénité à des enfants en souffrance.

Lorsqu’ils retrouvent l’envie d’avancer pour affronter leur futur, on a fait notre travail.
Bernadette Bastard

Gironde Mag : Quelle est la vocation de ce lieu, et en quoi consiste votre mission ici ?

Bernadette Bastard : À la pouponnière du CDEF, nous disposons de 40 places d’accueil pour des enfants âgés de 0 à 4 ans. Ils sont répartis par petits groupes de cinq, selon leur âge, dans des unités de vie avec chambres, salle de bains, et à chaque fois 5 adultes référents, auxiliaires de puériculture ou éducatrices de jeunes enfants. Ici, les grandes missions sont l’accueil, l’observation, et l’orientation. La plupart des enfants sont confiés par le juge qui demande une ordonnance de placement provisoire, du fait d’un contexte familial malveillant, maltraitant ou déficient. L’enfant arrive ici parce que ses parents ne sont pas en capacité de l’aider à grandir sereinement et qu’il fait l’objet d’une mesure de protection. Il reste en général un peu plus d’un an, le temps de se reconstruire. Quand il est prêt à partir, il est dirigé vers un lieu d’accueil plus pérenne qui lui convient.

Quels sont les temps fort de votre travail ?

Le premier moment où on accueille l’enfant est très important. C’est un épisode extrêmement compliqué pour lui car il est séparé de sa famille et qu’il se retrouve dans un lieu artificiel, au milieu d’autres enfants qu’il ne connaît pas. Pour ces petits, ça peut-être un vrai déracinement, c’est même un séisme. On doit alors réconforter l’enfant, le rassurer, pour que ce soit le moins douloureux possible. Certains sont dans un état de sidération, tout est figé. On va essayer de les apprivoiser et de leur donner envie de lâcher prise. On va leur apprendre à faire confiance aux adultes. La plupart n’ont pas pu se reposer sur ceux qui les entouraient et ils sont globalement très méfiants. Selon leurs capacités, les enfants s’adaptent en quelques jours, en quelques semaines ou mois.

Pourquoi avez-vous choisi d’exercer au CDEF ?

Pour aider ces enfants en souffrance, on est dans une remise en question permanente. Il n’y a pas de vérité, chaque petit arrive avec une nouvelle histoire et il faut tisser quelque chose. C’est à la fois un enfant comme tous les autres, mais chez qui il nous faut prendre en compte très tôt les spécificités. Quand on voit leur évolution, leurs ressources, c’est une leçon d’humilité. En leur offrant un environnement stable et sécurisant, ils vont pouvoir se développer, construire. Lorsqu’ils retrouvent l’envie d’avancer pour affronter leur futur, on se dit qu’on a servi à quelque chose.

Vous travaillez ici depuis 1990, quelles évolutions avez-vous observées ?

Ces dernières années, les enfants sont plus abîmés. L’un des principes du CDEF est l’inconditionnalité de l’accueil. Cela signifie qu’un enfant en danger sera pris en charge quel que soit le contexte. Il n’y a pas de tri. Malheureusement, nous constatons une augmentation des troubles pédo-psychiatriques chez ces petits de moins de 4 ans et nous faisons de plus en plus de dossiers MDPH. Nous sommes des spécialistes de l’observation du tout petit, nous sommes formés à décoder ses comportements et ses carences. Et nous sommes secondés par des psychologues et des pédo-psychiatres avec qui nous émettons des avis pour les orienter ensuite vers des lieux spécialisés. En attendant ça reste très compliqué de mélanger ces enfants avec d’autres qui vont mieux. Quand on vient travailler ici, on accepte cette complexité, mais il faut reconnaître que ça crée des situations difficiles.

Quel lien les enfants gardent-ils avec leur famille ?

On met des photos des parents au-dessus du lit, il y a des visites, des coups de fil. On s’inscrit dans une régularité. On pose des mots, même chez les tout petits, on explique, pourquoi ils sont là, ce qu’il s’est passé. On ne prend surtout pas la place du parent. En tant que professionnels, nous avons aussi des temps de régulation avec des psy extérieurs pour travailler sur nous, et sur ce que ces situations nous renvoient. Il arrive qu’on y laisse des plumes. C’est très difficile de mettre une barrière étanche entre vie professionnelle et vie privée.

Que conservent-ils de leur passage ici ?

Dernièrement, une jeune fille de 18 ans a appelé le centre. Elle était arrivée à 3 ans, et elle voulait demander des nouvelles, savoir si quelqu’un se souvenait d’elle. C’est mon cas, j’étais déjà là lorsqu’on l’a accueillie et je me rappelle parfaitement de la petite fille qu’elle était. J’ai pu lui parler de son livre préféré et d’autres détails de sa vie ici. C’est important de raconter, car ces enfants là, leurs parents ne peuvent pas leur donner d’éléments sur les mois passés au CDEF. Alors on garde une trace. Quand les enfants partent, on leur fait un album photo, avec le récit de qui ils étaient, de ce qu’ils aimaient. On leur redonne leur caractère unique.

En Gironde, 12 000 enfants relèvent de l'aide sociale à l'enfance et 4 300 enfants sont accueillis en placement.

 

Retrouvez cet échange dans le GIRONDE MAG N°125